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Guinée : comment concilier équilibre budgétaire et développement à long terme ?( A. Dabo)

La Guinée fait face à un défi économique majeur : protéger le pouvoir d’achat aujourd’hui tout en préservant les capacités de production de demain. Le projet de loi de finances rectificative pour 2026 met en lumière un arbitrage important pour l’avenir du pays : comment concilier les besoins immédiats des populations, la maîtrise des finances publiques et le financement des investissements nécessaires à une croissance durable ?

Les chiffres permettent de mesurer cet enjeu. La loi de finances initiale prévoyait 64 181 milliards de francs guinéens de dépenses. Le projet de budget rectificatif porte ce montant à 67 926 milliards, soit une hausse de 5,83 %. Dans le même temps, la prévision d’inflation moyenne passe de 3,5 % à 5,2 %. Surtout, les dépenses d’investissement du budget général sont réévaluées à 23 308 milliards de francs guinéens, contre 26 218 milliards initialement, soit une baisse de 2 910 milliards, équivalant à 11,1 %.

Ce contraste soulève une question fondamentale : comment financer durablement le développement tout en préservant les investissements qui renforcent les capacités productives de l’économie ?

Le déficit n’est pas toute l’histoire

Le projet de budget rectificatif prévoit un déficit budgétaire ramené de 2,07 % à 2,01 % du produit intérieur brut. Cette évolution traduit une volonté de préserver les équilibres macroéconomiques. Elle constitue un indicateur important, mais ne suffit pas, à elle seule, à apprécier la qualité d’une politique budgétaire.

Un État peut maîtriser son déficit tout en rencontrant des difficultés à financer les infrastructures, l’énergie, l’éducation ou la santé. À l’inverse, un déficit temporairement plus élevé peut être économiquement justifié lorsque les ressources mobilisées financent des investissements rigoureusement sélectionnés, capables d’accroître la productivité, de soutenir l’activité et de générer des recettes futures.

Tout dépend donc de la nature des dépenses, de leur efficacité et de leurs effets à moyen et long terme. La véritable question n’est pas seulement de savoir combien l’État dépense, mais ce que chaque franc dépensé permet de construire, de produire ou d’améliorer durablement.

Le coût des arbitrages budgétaires

Le projet de budget rectificatif porte les dépenses de transfert du budget général à 15 771 milliards de francs guinéens. L’exposé des motifs explique cette évolution notamment par la prise en compte de mesures liées aux produits pétroliers, de transferts en faveur des chambres d’agriculture et de commerce, ainsi que de prélèvements au profit de la CEDEAO et de redevances liées au Guichet unique du commerce extérieur de Guinée.

Pour maintenir le prix des produits pétroliers à la pompe à 12 000 francs guinéens le litre, le document mentionne 4 576,7 milliards de francs guinéens de pertes de recettes consenties par l’État et une provision supplémentaire de 913 milliards destinée au mécanisme de stabilisation des prix des hydrocarbures. Il prévoit également 564,94 milliards de francs guinéens de transferts en faveur des chambres d’agriculture et de commerce.

La protection des ménages et des opérateurs économiques contre les chocs extérieurs est une préoccupation légitime. Elle peut contribuer à limiter les répercussions des fluctuations internationales sur les coûts de transport, les prix des biens et le pouvoir d’achat. Mais cet effort mobilise des ressources publiques importantes et pose la question de leur utilisation optimale.

Il convient notamment de déterminer dans quelle mesure les avantages de ces mesures bénéficient aux ménages les plus vulnérables, aux transporteurs et aux entreprises, et d’évaluer leur coût par rapport à d’autres formes de soutien. Des mécanismes mieux ciblés, lorsqu’ils sont techniquement réalisables, pourraient permettre de concilier protection sociale et préservation des marges budgétaires.

L’enjeu n’est donc pas d’opposer soutien au pouvoir d’achat et investissement. Il est de rechercher les dispositifs qui protègent le plus efficacement les populations tout en préservant les moyens de financer les priorités de développement.

L’investissement, condition de la transformation économique

La baisse annoncée des investissements publics mérite une attention particulière. Les routes, les infrastructures énergétiques, les équipements logistiques et les services collectifs contribuent à réduire les coûts de production, à faciliter les échanges et à améliorer l’accès des entreprises aux marchés. Ils participent également à la transformation des ressources naturelles en emplois, en revenus et en activités économiques diversifiées.

Il importe toutefois de replacer cette baisse dans son contexte. Selon l’exposé des motifs, elle résulte principalement du niveau de maturation de certains projets d’investissement, dont le démarrage est reporté à partir de 2027. Cette approche peut améliorer l’efficacité de la dépense publique : un projet mal préparé risque d’entraîner des retards, des surcoûts ou une utilisation insuffisamment efficace des ressources.

La difficulté consiste donc à distinguer deux situations. Reporter un projet insuffisamment préparé peut relever d’une gestion rigoureuse. Reporter durablement un investissement économiquement nécessaire faute d’études, de financement ou de préparation technique peut, en revanche, différer les gains de productivité dont le pays a besoin.

La réponse réside dans une meilleure maturation des projets : études techniques et économiques fiables, évaluation des coûts et des bénéfices, identification des financements et préparation des conditions d’exécution. Les projets devraient être priorisés selon leur utilité économique et sociale, leur niveau de préparation et leur capacité à produire des résultats mesurables.

La discipline budgétaire ne consiste pas uniquement à réduire les dépenses : elle consiste aussi à mieux sélectionner, préparer et exécuter celles qui contribuent le plus au développement.

Transformer les ressources en prospérité durable

Les recettes prévues dans le projet de budget rectificatif atteignent 60 064 milliards de francs guinéens, contre 55 858 milliards dans la loi de finances initiale, soit une progression de 7,53 %. Cette évolution repose notamment sur une révision à la hausse des recettes fiscales prévues.

Mais la mobilisation des recettes ne constitue qu’une première étape. Leur contribution au développement dépend aussi de la qualité de leur affectation, de la capacité de l’administration à exécuter les dépenses et des résultats obtenus sur le terrain.

Cet enjeu est particulièrement important pour la Guinée, dont les ressources minières représentent une opportunité majeure de transformation économique. La question essentielle est de savoir comment convertir cette richesse en infrastructures durables, en capacités énergétiques, en compétences, en emplois et en activités productives au-delà du secteur extractif.

Par ailleurs, la hausse des prévisions d’inflation appelle une vigilance particulière. Si les pressions sur les prix se confirment, elles pourraient affecter le pouvoir d’achat des ménages et augmenter les coûts des entreprises. Les conditions de financement de l’État méritent également un suivi attentif. Le projet prévoit notamment une augmentation des ressources attendues des emprunts intérieurs de quelque 626 milliards de francs guinéens. Selon les montants mobilisés, les taux et la situation du système bancaire, un recours accru au financement intérieur peut renchérir le crédit ou réduire les ressources disponibles pour le secteur privé. Il s’agit d’un risque à surveiller, et non d’un effet automatique.

Trois priorités peuvent contribuer à concilier ces différents objectifs.

Premièrement, mieux cibler les mécanismes de soutien aux populations, en évaluant régulièrement leurs bénéficiaires, leur coût et leurs effets sur le pouvoir d’achat.

Deuxièmement, renforcer la sélection et la maturation des investissements publics, en donnant la priorité aux projets dont l’utilité économique et sociale est établie et dont les conditions d’exécution sont suffisamment préparées.

Troisièmement, améliorer le suivi de l’exécution budgétaire, en rapprochant périodiquement les prévisions, les dépenses effectivement payées et les réalisations physiques. Cette transparence permettrait aux décideurs comme aux citoyens de mieux apprécier les résultats concrets obtenus grâce aux ressources publiques.

La Guinée dispose d’opportunités considérables. Leur transformation en prospérité partagée dépendra autant de la capacité à mobiliser les ressources que de celle à les utiliser efficacement, dans une perspective de long terme.

La réussite d’un budget ne se mesure pas uniquement à l’écart entre ses recettes et ses dépenses. Elle se mesure aussi à la capacité de l’État à convertir les ressources d’aujourd’hui en emplois, en productivité et en bien-être pour les générations futures.

Abdoulaye DABO