L’électrification rurale veut changer d’échelle en Guinée. Alors que seulement 23% des populations rurales ont aujourd’hui accès à l’électricité, l’Agence guinéenne d’électrification rurale (AGER) veut accélérer le déploiement des infrastructures en s’appuyant sur le financement public, les partenaires au développement et, de plus en plus, le secteur privé. Quelque 456 localités sont déjà étudiées dans le cadre de montages EPC+F (Engineering, Procurement, Construction & Financing) et BOT (Build-Operate-Transfer), tandis que le Programme national d’électrification rurale chiffre à 3,6 milliards de dollars les besoins à mobiliser. Dans cet entretien exclusif, le Directeur général de l’AGER, Moussa Condé, explique sa stratégie pour faire de l’électricité un moteur de croissance locale et garantir qu’aucune localité ne reste en marge de la dynamique de développement portée par le programme Simandou 2040.
Emergence Magazine : Bonjour Monsieur le Directeur Général. Merci de recevoir notre rédaction dans le cadre de cette interview exclusive. Pour commencer, présentez-nous l’Agence Guinéenne d’électrification rurale. Quelle est sa mission ?
Moussa Condé : Pour moi, c’est un réel plaisir. Pour revenir à votre question, l’Agence Guinéenne d’Electrification rurale est un instrument de l’État guinéen chargé de faire la promotion, la conception et accélérer l’accès à l’électricité, surtout en milieu rural et périurbain. L’agence a été créée dans le cadre de la politique nationale d’électrification en 2017, conformément à la loi L/061/2013 portant Code de l’électricité. Mais son opérationnalisation n’a été effective qu’en 2022. L’AGER a pour mission de planifier la politique nationale d’électrification rurale dans le pays.
Vous venez de le dire, l’AGER est chargée de promouvoir l’électrification en milieu rural. Quel est l’état des lieux de ce secteur ?
La Guinée dispose en réalité d’un potentiel énergétique important. Mais l’accès à l’électricité reste encore un défi majeur, particulièrement en milieu rural. Pour les chiffres, on est à 56% au niveau national, 91% en milieu urbain contre 23% en milieu rural.
Justement, quelles sont les réformes en cours depuis votre prise de fonction en janvier 2025 pour améliorer ce taux d’accès à l’électricité en milieu rural ?
Nous avons engagé une dynamique de transformation de l’AGER autour de plusieurs axes. Les axes liés au renforcement de la planification, de l’amélioration de la gouvernance des projets, de l’accélération ainsi que la mobilisation des financements qui est un défi majeur.
Donc nous sommes en train de faire en sorte que l’agence soit repositionnée comme un acteur central de l’électrification rurale. Nous avons notamment travaillé sur l’élaboration du Plan stratégique quinquennal, la modernisation de nos outils de gestion, la validation du Programme National d’Electrification Rurale (PNER). Nous avons aussi travaillé à clarifier les procédures internes ainsi que le renforcement des capacités techniques, des capacités matérielles et la mise en œuvre des projets qu’on avait déjà trouvé en place qui étaient déjà arrivés en maturité.

Donc notre objectif, c’est de poser un cadre logique permettant de mettre en œuvre des projets au bénéfice de nos populations conformément à la vision du président de la République, Son Excellence Mamadi Doumbouya et aux orientations du gouvernement à travers notre ministre Laye Sékou Camara.
Monsieur le Directeur général, un taux d’accès de 23% en milieu rural reste très faible. Quelle stratégie l’AGER développe-t-elle pour accélérer l’électrification des localités encore non desservies ? Dans ce même cadre, quels sont les objectifs fixés à court et moyen terme ?
D’abord la stratégie repose essentiellement sur la clarification des actions que nous entreprenons. Vous savez, lors de notre prise de fonction, nous avons posé le diagnostic. Aujourd’hui, notre pays a pris des engagements au niveau international. Les Objectifs de Développement Durable (ODD), c’est qu’à l’horizon 2030 nous devons avoir l’accès universel à l’électricité.
Conformément au Programme Simandou 2040, nous avons initié une certaine programmation en termes de stratégie, en termes de politique publique, afin que le taux d’inégalité d’accès entre le milieu rural et le milieu urbain soit vraiment corrigé. A ce stade nous avons des projets qui sont sur le budget national de développement. A ce titre, lorsqu’on passe dans les conférences budgétaires, en expliquant l’impact, la quintessence et la raison pour laquelle nous pensons que l’électrification des localités rurales est une économie transformée, nous avons essayé vraiment de programmer en segments, de manière claire, de manière successive, la programmation de ces localités-là.
Chaque phase comporte un nombre de localités définies. Parce qu’il faut aussi le dire, l’électrification rurale, c’est vraiment des solutions adaptées au terrain.
Les localités de Kalinko et Siguirini ont été électrifiées en 2025 dans le cadre du partenariat public-privé avec la Banque mondiale.
Lorsque vous prenez les localités qui sont sur le long des corridors énergétiques, nous faisons de l’électrification rurale par extension de réseau. Lorsque nous sommes dans les localités isolées, qui ne sont pas dans les corridors énergétiques, nous faisons les mini-centrales. Et lorsque ces localités sont dans des localités comme en Guinée forestière où il y a l’abondance des cours d’eau, on fait des pico-hydro.
Donc c’est toute une politique adaptée aux systèmes énergétiques qui nous permet de prendre le relais et de pouvoir avoir une clarification de ce qu’on veut entreprendre dans le cadre de l’accès universel à l’électricité, surtout en milieu rural.
Le financement reste le véritable goulot d’étranglement. Le faible niveau des investissements, l’absence de meilleure planification des projets et programmes et le cadre réglementaire jugé non attractif par certains observateurs demeurent quelques pannes qui affectent le domaine de l’Électrification rurale en Guinée. Quel regard jetez-vous sur ces problématiques ?
L’électrification rurale nécessite des ressources importantes et diversifiées. L’AGER mobilise plusieurs mécanismes.
D’abord, le financement public de l’État qui nous permet de pouvoir atteindre les objectifs que nous nous sommes fixés sur l’horizon 2030 et aussi les appuis des partenaires techniques et financiers.
Nous faisons aussi les financements grâce à l’appui du ministère de l’économie, des finances et du budget, de financements concessionnels ainsi que des partenariats avec le secteur privé. Donc pour revenir à votre question, nous travaillons effectivement sur des mécanismes innovants comme les modèles EPC+F (Engineering, Procurement, Construction and Financing) et les partenariats publics privés.
Un exemple illustratif. Dans le cadre du partenariat public-privé, nous avons la Banque mondiale qui nous a accompagnés à faire l’électrification de deux localités Kalinko et Siguirini en 2025. Ces localités ont inaugurées les 5 et 6 septembre.
Après le succès historique de ce premier modèle, la Banque mondiale nous accompagne, dans le cadre du partenariat public-privé, dans l’électrification de localités réparties en cinq lots. C’est le même cas avec notamment avec la BEI (Banque Européenne d’Investissements) et l’AFD (Agence Française de Développement). Il y a aussi la Banque africaine de développement à travers le fonds SEFA qui nous accompagne à l’électrification sur le modèle partenariat public-privé, avec seize localités.
Nous essayons de mobiliser le secteur privé à travers des investissements sur les modèles EPC+F.
Quelle est la cartographie des projets ?
Nous avons très bien avancé avec DBA Solar qui vise à électrifier 50 localités. Nous sommes en avance avec GUIMEX et Green Guinea Energy (GGE) qui font 350 localités. Nous avons Shiba Holding qui se positionne sur dix localités.
Nous avons ESTIA qui se positionne sur dix localités. Au total, en 2026, dans le modèle EPC+F, nous avons 456 localités étudiées. Les propositions techniques financières et les terms sheet sont disponibles. Les négociations avancent afin que nous puissions atteindre l’objectif-là.
Nous avons créé les conditions d’attractivité pour le secteur privé
Mais il y a aussi le modèle BOT. Parce qu’il faudrait aussi comprendre que le secteur de l’électrification rurale, aux yeux du secteur privé guinéen, n’est pas un secteur attractif quand vous regardez seulement le volet commercial. Mais il faudrait voir derrière, l’impact qu’il y a à promouvoir l’électrification dans les localités.
Sur le modèle BOT, nous avons beaucoup avancé sur les négociations avec une entreprise malienne par rapport à l’île de Kassa. Nous évoluons beaucoup plus avec une entreprise sud-africaine, sur les localités de Banora et Madagania. Et nous avons avancé aussi sur une entreprise guinéenne sur les localités de Lero et de Kogneran.
En clair l’option BOT semble aussi être privilégiée ?
Oui ! Le modèle BOT, c’est le financement, la construction et l’exploitation. On est vraiment en train de diversifier les sources de financement parce que l’urgence est là et l’impact doit se sentir sur le terrain.

A vous écouter le secteur d’électrification rurale est attractif ?
Aujourd’hui, nous avons créé les conditions d’attractivité pour le secteur privé. Et ce qui se traduit naturellement par la mobilisation du secteur privé. Je me souviens que lors de l’engagement précoce avec la Banque mondiale, la salle était pleine parce que l’information passait. La volonté politique nous aide aujourd’hui à faire sortir le secteur de l’ornière.
Il faut rappeler encore l’engagement du gouvernement guinéen à pouvoir aider le secteur privé. Et nous, nous voulons qu’il y ait des champions locaux dans l’électrification rurale. C’est cette émulation qui permettra naturellement à l’Etat guinéen d’atteindre ses objectifs.
L’électrification rurale n’est pas seulement une question commerciale. C’est aussi une problématique d’ordre social.
A combien estimez-vous le financement de tous ces micro-projets ?
Déjà le Programme National de l’Electrification Rurale, qui est notre leitmotiv, notre outil stratégique estime à 3,6 milliards de dollars le fonds à mobiliser rien que pour le volet électrification rurale.
Le schéma il est clair, le diagnostic est posé et nous créons les conditions afin que les entreprises puissent savoir qu’est-ce qu’elles doivent faire, comment elles doivent le faire et comment surtout elles sont accompagnées.
L’AGER est disposée à créer toutes les conditions nécessaires d’attractivité, toutes les informations nécessaires à pourvoir, dans le cadre réglementaire, conformément aux réglementations en vigueur.
Les projets que vous venez d’énumérer touchent des milieux ruraux où les revenus par tête d’habitant est faible. Avez-vous pensé à un mécanisme de facturation adapté à ces citoyens ?
Oui ! Vous savez, on l’a dit depuis le début. La question de l’électricité n’est pas seulement une question de lumière. C’est aussi et surtout un facteur de transformation économique et sociale. L’objectif de l’AGER n’est pas seulement d’électrifier les localités. C’est de garantir un service durable et accessible. Et on sait que pour que nous puissions, de manière stratégique, atteindre cet objectif, il faudrait qu’on soit transparent et qu’il y ait une clarté dans la responsabilité.
Au niveau de l’agence, nous essayons vraiment de créer les conditions optimales afin que le secteur soit attractif, de pouvoir veiller à ce que toute la procédure qui est faite soit conforme à la réglementation en vigueur.
Mais la bonne nouvelle avec les retours d’expérience que nous avons sur le terrain, c’est que la facturation se fait avec les compteurs intelligents, les compteurs à prépaiement. Les six minicentrales qui sont opérationnelles aujourd’hui que ce soit à Tchangel Boré, à Kalenko et à Siguirini nous permettent aujourd’hui d’avoir un retour positif des populations par rapport à leur satisfaction.
Donc le tarif en soi n’est pas le problème. Le problème c’est l’accessibilité, la fiabilité et la viabilité économique.
Nous jouons, naturellement le rôle de catalyseur. Il y l’autorité de régulation de l’électricité et de l’eau. Mais derrière, il y a vraiment tout un mécanisme afin que l’accès à l’électricité soit fiable et que le projet aussi soit viable.
Les projets qui attendent d’être viabilisés portent sur quelle source d’énergie ?
À l’aune de la lutte contre le réchauffement climatique, nous avons opté pour l’énergie verte. Ce sont des solutions adaptées aux terrains, en fonction de l’accessibilité. Lorsque les territoires d’une ville à une ville sont traversés par des lignes, nous optons pour l’électrification par extension des réseaux. Lorsqu’il n’y a pas de lignes, nous considérons que ces localités sont isolées. Lorsqu’il s’agit de localités où le niveau d’ensoleillement est élevé, nous optons pour l’énergie solaire.
Si nous sommes dans des localités où il y a l’abondance des cours d’eau, nous optons pour les pico-hydro. Mais dans l’un ou l’autre cas, nous faisons le système hybride, ça veut dire les PV solaires, les batteries de stockage pour la nuit et un petit groupe de secours en cas de maintenance ou en cas de faible niveau d’ensoleillement. Donc aujourd’hui, les techniques d’électrification rurales sont choisies conformément aux études de terrain.
Chaque cas est évalué en fonction de la réalité géographique qui sied dans cette localité.
Qu’est-ce que vous appelez pico-hydro ?
Ce sont des petits barrages, je dirai même des petits micro-barrages. Des turbines qui sont mises dans les cours d’eau qui produisent de l’électricité. Il y a le pico-hydro, le micro et le grand barrage ou le macro.
A des échelles de 50 kilowatts à 100 kilowatts on parle de pico. A des échelles de 1 à 5 mégawatts on parle de micro. Mais à des échelles 50, 100, à 200 mégawatts on parle de grand barrage.
En 2020, l’Etat guinéen, à travers l’AGER a lancé le Programme Pilote Solaire de l’ANIES. L’objectif était d’introduire l’énergie solaire dans les zones rurales n’ayant jamais reçu l’électricité. Le programme pilote concernait quatre districts répartis dans quatre préfectures à savoir Forécariah, Tougué, Kouroussa et Beyla. Quel bilan pouvons-nous retenir de ce programme six ans après son lancement ?
Lors de ma prise de fonction, nous avons fait la revue documentaire. Effectivement, nous avons retrouvé dans les archives qu’il y a eu un programme pilote solaire de l’ANIES qui a constitué une expérience importante dans l’introduction des solutions solaires dans les zones rurales. Ça c’est une réalité.
Ce programme nous a permis notamment de démontrer la pertinence des solutions décentralisées dans certaines zones éloignées du réseau national. Au-delà de l’installation des équipements, cette expérience nous a permis aussi surtout de tirer les enseignements sur les modèles de gestion, la maintenance, l’implication des communautés et la nécessité d’assurer la durabilité des infrastructures. Aujourd’hui, ces enseignements orientent notre approche sur les projets futurs de l’électrification rurale.
Nous travaillons à ce que les localités aient accès à l’électricité, mais nous travaillons surtout à ce qu’elles ne retombent plus dans l’obscurité.
En termes d’activité, c’est ce que j’ai retenu de l’action que nous avons eue avec l’ANIES. C’est un projet pilote. Nous allons, au même titre que l’ANAFIC, l’ANSUTEN, relancer ce type de collaboration avec les entités, avec lesquelles nous avons les mêmes champs d’intervention, afin de développer une approche collaborative.

Mais le plus important, je le répète, ce n’est pas seulement que la lumière. C’est de faire en sorte que les usagers productifs puissent bénéficier en termes de création d’emplois, en termes de services sociaux de base, notamment les centres de santé, les écoles, les bâtiments administratifs. C’est toute une chaîne de valeurs que nous mettons en place. C’est vraiment tout un ensemble d’activités connexes que nous voulons pour atteindre les objectifs de développement durable dans notre pays.
Qu’en est-il de la formation de la main d’œuvre locale pour assurer la maintenance des infrastructures électriques et éviter que les équipements installés dans les zones rurales se retrouvent rapidement hors service ?
C’est là la bonne nouvelle. En fait, l’approche de l’Agence Guinéenne d’Electrification Rurale a toujours été une approche collaborative. Lorsque nous voulons électrifier une localité, nous créons au sein de la localité un comité de suivi. Naturellement, ce comité, qu’on appelle conseil de dialogue, est constitué par les sages, les autorités locales, les autorités administratives, les responsables de jeunesse, de femmes, des PME et les autorités religieuses.
Pour nous, on ne peut pas trouver la solution pour les gens sans eux. Il faut les associer de bout en bout, de la conception jusqu’à la mise en service.
La maintenance est un élément central de notre stratégie. Nous veillons désormais à intégrer dès la conception des projets, les mécanismes d’exploitation et de maintenance. Le choix des opérateurs, la formation des acteurs locaux, la disponibilité des pièces de rechange et le suivi régulier des installations. L’expérience nous montre qu’un projet réussi est un projet qui prévoit, dans son fonctionnement, et sur le long terme, pas seulement une inauguration, mais un suivi de bout en bout.
L’approche avec l’AGER, c’est que lorsque les mini-centrales sont construites, la gestion est confiée aux opérateurs privés. Ce sont les privés, les sociétés de gestion privées, qui assurent l’exploitation des centrales. Et nous associons un programme de maintenance. Et chaque trois mois, nous déployons une mission de suivi.
Nous travaillons à ce que les localités aient accès à l’électricité, mais surtout, nous travaillons à ce qu’elles ne retombent plus dans l’obscurité. Et cela est un levier essentiel de notre travail.
Nous sommes à la fin de cette interview. Quel est votre dernier mot ?
Aujourd’hui, l’électrification rurale, c’est surtout une question de justice sociale. C’est aussi un puissant moteur de croissance économique. Notre responsabilité est de faire en sorte qu’aucune partie de la Guinée ne soit laissée en marge du développement. Qu’aucune partie de notre cher pays ne soit laissée en marge du programme Simandou 2040 qui est le projet de société du Président de la République.

Aujourd’hui, cela nécessite une mobilisation collective de l’État, des partenaires techniques et financiers, du secteur privé et des communautés. Notre ambition, c’est de contribuer pleinement à l’objectif national d’accès universel à l’électricité à l’horizon 2040. Nous en avons conscience. La confiance portée sur notre modeste personne nous y oblige. Nous souhaitons, et c’est notre vœu le plus pieux, qu’en 2040, qu’aucune localité guinéenne ne soit à la marge de l’accès à l’électricité.
Nous vous remercions Monsieur le Directeur général.
C’est à moi de vous remercier.
Interview réalisée par Samuel Camara et Mohamed Zaka Doumbouya