La Guinée fait face à une crise de liquidité profonde et persistante que ni les injections de billets ni les plafonds de retrait ne peuvent résoudre. Des solutions existent – elles sont souveraines, réalistes et déployables sous forme de pilote encadré à court terme. Le moment est propice à une action structurée.
La crise de liquidité qui frappe notre pays depuis fin 2023 n’est pas une fatalité. Elle a des causes identifiables, des mécanismes compréhensibles, et surtout des solutions réalistes, souveraines et déployables à court terme.
L’essentiel en six lignes
La Guinée ne manque pas de monnaie émise : elle manque de rails pour la faire circuler. Plus de neuf billets sur dix restent hors du système bancaire, immobilisés par la défiance et l’absence d’alternatives au cash. Les mesures conjoncturelles (injections, plafonds) sont absorbées sans effet durable. Quatre leviers peuvent briser ce cercle : interopérabilité nationale des paiements, digitalisation des flux publics, réseau de marchands essentiels acceptant le numérique, et gouvernance de la confiance. Un pilote encadré peut être lancé à court terme, avec des résultats mesurables dès les 100 premiers jours. Le gain pour l’État : stabilité sociale, recettes améliorées, réduction du cash et confiance restaurée.
Un paradoxe que chaque Guinéen vit au quotidien
Regardons d’abord les chiffres officiels. En 2024, la Guinée a enregistré une croissance du PIB estimée à environ 7 %, selon les déclarations du Premier ministre et les données du Comité de politique monétaire de la BCRG. L’inflation est restée officiellement contenue autour de 3 %. La Banque mondiale projette 6,5 % de croissance pour 2025, portée notamment par le méga-projet minier de Simandou.
Pourtant, allez devant n’importe quel guichet bancaire à Conakry, à Kindia ou à Labé. Les files d’attente sont souvent longues. Les retraits sont plafonnés. Les salaires peuvent connaître des retards ou des difficultés d’accès. Les commerçants de Madina manquent de monnaie pour rendre le change. Les entreprises peinent à payer leurs fournisseurs. Les ménages cachent leurs billets sous le matelas, parce qu’ils ne font plus confiance au système.
Comment un pays peut-il afficher 7 % de croissance et 3 % d’inflation, et pourtant se retrouver dans l’incapacité de faire circuler sa propre monnaie ?
La réponse tient en une phrase que je répète à chaque occasion : la Guinée ne souffre pas d’un manque de monnaie émise, elle souffre d’un blocage systémique de la circulation de la valeur.
L’explication est profonde : la croissance est en partie tirée par le secteur extractif, dont les flux, transitant souvent en devises étrangères, n’alimentent pas pleinement la circulation domestique. Mais même sans cet élément, le diagnostic principal – thésaurisation massive, cloisonnement des systèmes de paiement et dépendance au cash – suffit à lui seul à expliquer la crise. Pendant ce temps, les rails de paiement intérieurs sont fragmentés, insuffisamment interconnectés, et incapables d’assurer la fluidité des échanges quotidiens.
Anatomie d’une crise : ce que les chiffres révèlent
Pour comprendre cette crise, il faut d’abord distinguer trois niveaux de liquidité que le débat public confond systématiquement.
La liquidité fiduciaire, c’est la disponibilité physique de billets aux guichets et dans l’économie. C’est le niveau le plus visible, celui des files d’attente. La liquidité bancaire, c’est la capacité des banques à se refinancer sur le marché interbancaire. Un système peut avoir des réserves en écritures comptables mais manquer de billets physiques. La liquidité de paiement, c’est la capacité de l’écosystème à permettre des transactions sans cash, via des rails numériques. C’est à ce troisième niveau que se situe la réponse structurelle.
La crise guinéenne touche simultanément ces trois niveaux. C’est précisément ce qui la rend si grave et si résistante aux mesures conjoncturelles.
Les données sont sans appel. Le chiffre le plus saisissant – confirmé aussi bien par le premier vice-gouverneur de la BCRG en août 2025 que par le président de l’Association professionnelle des banques en février 2026 – est celui-ci : la grande majorité des billets émis – plus de neuf sur dix selon des estimations concordantes rapportées publiquement – circulent hors du système bancaire formel. Autrement dit, à titre d’ordre de grandeur, sur cent francs guinéens en circulation, à peine six se trouveraient dans une banque. Le reste est dans les coffres, les matelas, les marchés parallèles, les tontines, ou immobilisé chez les particuliers.
Au quatrième trimestre 2024, la liquidité du système bancaire a subi une contraction significative en variation trimestrielle, selon les données du Comité de politique monétaire de la BCRG. Le marché interbancaire s’est considérablement resserré, et les réserves de change se sont rapprochées de niveaux préoccupants au regard des standards internationaux.
Ajoutez à cela une aberration logistique : la coupure maximale en circulation est de 20 000 GNF, soit environ 2 dollars américains. Pour payer un loyer de 500 000 GNF, il faut compter vingt-cinq billets. Pour une transaction commerciale de quelques millions, c’est un sac entier. Cette réalité encourage mécaniquement la thésaurisation et freine la fluidité des échanges.
Enfin, le taux de bancarisation reste très faible, y compris en intégrant la microfinance et le mobile money. Le réseau bancaire est l’un des moins denses de la sous-région, et le crédit au secteur privé est nettement inférieur à la moyenne ouest-africaine. La Guinée est, de fait, l’une des économies les moins irriguées par le système financier formel sur le continent.
La boucle de défiance : un mécanisme qui s’auto-alimente
Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que cette crise n’est pas statique. Elle s’aggrave toute seule, selon un mécanisme que les économistes appellent une boucle de rétroaction négative.
Les banques manquent de billets, donc elles imposent des plafonds de retrait. Les citoyens, face à ces plafonds, perdent confiance et retirent le maximum dès que possible, par précaution. Ce comportement, parfaitement rationnel à l’échelle individuelle, aggrave la pénurie collective. Et comme le système n’offre aucune alternative crédible au cash pour les dépenses quotidiennes – payer son riz, son taxi, son électricité – la seule stratégie de survie reste de garder ses billets chez soi.
Chaque billet injecté dans le système est immédiatement capturé par la thésaurisation préventive, parce que rien dans l’écosystème ne donne une raison rationnelle de s’en défaire.
C’est pourquoi les mesures conjoncturelles adoptées jusqu’ici, malgré leur pertinence immédiate, n’ont pas pu produire d’effets durables. Les injections de nouveaux billets sont absorbées en quelques semaines par la thésaurisation. La BCRG a d’ailleurs elle-même souligné en août 2025 que cette approche ne constituait pas une solution définitive. Les plafonds de retrait, conçus pour préserver les réserves, tendent paradoxalement à renforcer le réflexe de retrait préventif. L’ajustement récent des réserves obligatoires, en l’absence de fléchage, a principalement bénéficié au marché des titres publics plutôt qu’au crédit à l’économie réelle.
La communication institutionnelle, quant à elle, a souffert d’un manque de coordination. Des messages parfois divergents entre les différentes instances ont pu créer de la confusion dans l’opinion publique, à un moment où les citoyens avaient surtout besoin de clarté et de cohérence. Les rumeurs sur la fausse monnaie, apparues en 2024, ont également pesé sur la confiance. L’expérience montre que lorsque les institutions parlent d’une seule voix, la confiance se reconstruit. C’est une leçon précieuse pour la suite.
Ce qui se joue vraiment : bien plus qu’une crise de billets Si cette crise n’était qu’une affaire de billets, il suffirait d’en imprimer davantage. Mais la vérité est plus profonde : ce qui est en jeu, c’est la capacité même de l’État guinéen à gouverner ses flux financiers.
L’expérience et le niveau de maturité digitale de certaines structures nous a permis de mesurer les défis concrets de la collecte dans un pays fortement dépendant du cash. Quand l’essentiel de l’économie fonctionne en espèces et que ces espèces circulent mal, la base taxable s’affaiblit mécaniquement. La digitalisation des processus s’impose au quotidien, est une réponse partielle – mais elle ne peut atteindre son plein potentiel sans des rails de paiement fluides en aval.
Sur le plan social, les retards de paiement des salaires des fonctionnaires constituent un enjeu majeur de cohésion. Quand un agent de l’État ne peut pas accéder à son salaire en temps voulu, c’est la relation de confiance entre l’État et ses serviteurs qui est fragilisée. Résoudre ce problème serait un signal fort de la capacité de la Cinquième République à protéger ses citoyens.
Sur le plan international, la nouvelle phase institutionnelle que traverse la Guinée – marquée notamment par sa réintégration pleine au sein de la CEDEAO – offre une fenêtre exceptionnelle pour envoyer des signaux forts de modernisation aux partenaires multilatéraux et aux investisseurs. La perception internationale du franc guinéen reste un défi, mais c’est précisément en réformant les infrastructures de paiement que notre pays peut transformer cette perception en atout.
Les solutions existent : elles sont souveraines, réalistes et déployables
Je veux être très clair : il ne s’agit pas de proposer une révolution monétaire, une cryptomonnaie expérimentale ou un système importé clé en main. Il s’agit de connecter ce qui existe déjà.
La Guinée dispose déjà des briques élémentaires d’une économie numérique fonctionnelle. On dénombre environ 14 millions de cartes SIM actives, selon les données de l’ARPT. Orange Money, MTN Mobile Money et Cellcom Pay couvrent une large partie du territoire. Une vingtaine de banques sont opérationnelles. Le Trésor, les régies financières, les douanes existent et fonctionnent pleinement. En 2021, environ un adulte sur quatre avait déjà effectué ou reçu un paiement numérique, selon la Banque mondiale.
Le problème n’est pas le manque de briques. C’est l’absence de ciment. Chaque opérateur, chaque banque, chaque institution fonctionne en silo. Rien ne les relie presque.
L’expérience du système national de paiement (ACP/ACH, RTGS) en Guinée a prouvé que le problème n’est pas technologique. C’est un problème d’architecture et de volonté. Un utilisateur d’Orange Money ne peut pas payer un marchand sur MTN MoMo. Un fonctionnaire payé par virement bancaire ne peut pas transférer facilement vers un portefeuille mobile pour ses dépenses quotidiennes. Une part importante des décaissements publics – dans certains segments comme l’administration territoriale ou les dépenses d’investissement – reste opérée en espèces.
La solution passe par quatre leviers complémentaires.
Premier levier : l’interopérabilité nationale. Un switch de paiement souverain doit relier l’ensemble des opérateurs mobile money, les banques et le Trésor en un écosystème unique. Pas un système propriétaire. Un hub d’orchestration gouverné par les institutions souveraines – BCRG, MEFB, Trésor – au sein d’un Consortium Souverain de Paiement. Cette couche d’orchestration ne crée aucune monnaie, ne détient aucun fonds, et ne se substitue à aucun acteur existant. Elle les connecte.
Deuxième levier : la digitalisation des flux publics. L’État doit être le premier utilisateur. Les salaires des fonctionnaires doivent être versés digitalement. Les impôts, les droits de douane et les amendes doivent pouvoir être payés via les circuits numériques. Quand l’État montre l’exemple, les citoyens suivent. C’est le signal de confiance le plus puissant qu’une réforme puisse envoyer.
Troisième levier : briser le réflexe du cash-out. Aujourd’hui, même ceux qui reçoivent de l’argent en mobile money s’empressent de le convertir en espèces. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a presque rien qu’on puisse acheter en numérique. Il faut un réseau de marchands essentiels – alimentaire, transport, électricité, eau, pharmacie – où le paiement numérique est accepté. Et la technologie USSD, qui fonctionne sans smartphone et sans internet, garantit l’inclusion des zones rurales les plus reculées. Quand un fonctionnaire peut payer son sac de riz avec son téléphone basique, il n’a plus besoin de faire la queue au guichet.
Quatrième levier : la gouvernance et la confiance. Aucune technologie ne peut réussir si la confiance n’est pas restaurée. L’État doit prendre trois engagements publics clairs : aucune nouvelle monnaie ne sera créée – le franc guinéen reste la seule unité de compte ; les données transactionnelles seront supervisées par l’Etat et protégées par le droit guinéen, sans surveillance individuelle ; et les commissions seront plafonnées, transparentes et auditables. Le dispositif ne constitue en aucun cas un outil de surveillance. Les données sont agrégées pour le pilotage macroéconomique, jamais exploitées au niveau individuel.
La tontine : le pont invisible entre tradition et modernité
Je veux consacrer un développement à un sujet qui me tient particulièrement à cœur. Partout en Guinée, des millions de femmes et d’hommes organisent leur épargne et leur solidarité financière à travers les tontines. C’est le système bancaire informel le plus puissant d’Afrique de l’Ouest : il fonctionne sans contrat écrit, sans taux d’intérêt, sur la seule base de la confiance communautaire.
La digitalisation prudente de la tontine offrirait un levier d’inclusion considérable : création de scores de crédit alternatifs, fluidification des cycles de cotisation et décaissement, connexion de cette épargne communautaire au système formel. Mais je veux être honnête : ce sujet est aussi sensible que prometteur. La tontine touche à la confiance interpersonnelle, aux rapports de pouvoir communautaire, aux normes sociales. Toute approche doit être volontaire, non intrusive, et respectueuse de la dimension culturelle. Pas de coercition, pas de surveillance, pas d’imposition.
Le coût de l’inaction est supérieur au coût de l’action
Certains pourraient objecter que ces réformes sont coûteuses ou risquées. Je réponds : le coût de l’inaction est structurellement supérieur.
Si rien ne change, les dynamiques actuelles risquent de se prolonger. L’économie informelle continuera de croître, rendant la collecte fiscale de plus en plus difficile. Les investisseurs attendront des signaux de modernisation avant de s’engager. Et la Cinquième République consacrera une énergie précieuse à gérer les symptômes de la crise au lieu de s’attaquer à ses racines. Or, le moment est propice à l’action structurelle.
Les injections de billets sans réforme des rails de paiement créent elles-mêmes un risque inflationniste. On injecte de la monnaie qui ne circule pas, qui ne crée pas de valeur, mais qui exerce une pression constante sur les prix. La perte de visibilité sur les flux – lorsque l’essentiel de l’économie échappe aux instruments de mesure – affaiblit la capacité de pilotage macroéconomique de la BCRG et du MEFB.
À l’inverse, un pilote contrôlé, limité dans le temps et assorti de mécanismes d’évaluation et de réversibilité, ne représenterait qu’un investissement modeste au regard du budget de l’État – et surtout au regard des pertes économiques engendrées chaque mois par la paralysie des circuits de paiement.
Le risque n’est pas d’essayer. Le risque, c’est de ne rien faire et de regarder la crise s’auto-alimenter trimestre après trimestre.
Ce que la Guinée peut devenir
Cette tribune n’est pas la promotion d’une solution en particulier. Plusieurs approches sont possibles, et c’est aux autorités souveraines d’en décider. L’essentiel est d’engager une réforme structurelle des rails de paiement. Que la solution vienne de qui que ce soit, l’essentiel est qu’elle vienne. Et qu’elle vienne vite.
La Guinée a tout pour réussir cette transformation. Quatorze millions de SIM actives, c’est un réseau de paiement dormant qui ne demande qu’à être activé. Un gouvernement nouvellement installé, doté d’un mandat frais, c’est une fenêtre d’opportunité politique que l’on ne retrouvera pas de sitôt. Une réintégration à la CEDEAO, c’est un signal de crédibilité qui peut être amplifié par une réforme de paiement ambitieuse. Un Premier ministre qui plaide publiquement pour la bancarisation et la réduction du cash – comme il l’a fait le 12 février 2026 à Conakry – c’est un signal encourageant.
Il ne manque qu’une chose : la décision.
Ce que l’État peut faire dans les 100 premiers jours
S’il ne fallait retenir que quatre priorités immédiates, ce seraient celles-ci : premièrement, sécuriser et digitaliser le versement des salaires des fonctionnaires ; deuxièmement, permettre le paiement des impôts et taxes via mobile money avec des plafonds revus à la hausse ; troisièmement, déployer un réseau de marchands essentiels acceptant le paiement numérique dans les catégories vitales (alimentaire, transport, énergie, santé) ; quatrièmement, adopter une communication institutionnelle unifiée et cohérente sur la réforme des paiements.
Ce que l’État y gagne
En réformant ses rails de paiement, l’État guinéen engrange quatre bénéfices stratégiques : une stabilité sociale renforcée par la fluidité des versements aux fonctionnaires et aux ménages ; une amélioration des recettes publiques grâce à la digitalisation poussée de la collecte fiscale et douanière ; une réduction structurelle de la dépendance au cash et de la thésaurisation ; et une restauration de la confiance des citoyens, des investisseurs et des partenaires internationaux.
Un rendez-vous avec l’histoire
La crise de liquidité que traverse la Guinée n’est pas un accident conjoncturel. C’est le résultat d’un système de paiement fragmenté, d’une défiance accumulée et d’une dépendance au cash devenue insoutenable. Les mesures techniques pour la résoudre existent. Les acteurs pour les mettre en œuvre sont identifiés. Le contexte politique est, pour la première fois depuis des années, favorable.
Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas seulement la résolution d’une pénurie de billets. C’est la capacité de la Cinquième République à poser les fondations d’une économie moderne, inclusive et gouvernable. Une économie où un éleveur du Foutah peut recevoir son paiement sur son téléphone USSD, où une commerçante de Madina peut payer ses obligations sans se déplacer, où un fonctionnaire de N’Zérékoré accède à son salaire sans attendre trois heures devant un guichet.
La Guinée mérite ce saut. Les Guinéens le méritent. Et les conditions pour le faire n’ont jamais été aussi favorables que maintenant.
Par D.S
Expert Gouvernance des Systèmes et Cybersécurité