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Le dilemme de la politique monétaire : entre stabilité macroéconomique et assèchement de la liquidité bancaire.( dossier)

La politique monétaire de la Guinée, pilotée par la Banque Centrale (BCRG), navigue actuellement dans un environnement paradoxal. D’une part, le pays affiche des résultats macroéconomiques remarquables, comme en témoignent une inflation maîtrisée à 2,5 %, une croissance économique solide de 6,5 % au premier trimestre 2025, et un assainissement spectaculaire des finances publiques, passées d’un déficit à un excédent. Cependant, d’autre part, ce tableau positif est assombri par des défis structurels préoccupants : la liquidité bancaire a chuté de 29,3 % en un an, les réserves de change ont diminué de 11 %, et le franc guinéen subit une pression continue. Cette dichotomie engendre une situation paradoxale où l’expansion de la masse monétaire (M2 à +15,7 %) coexiste avec un resserrement sévère de la liquidité dans le système bancaire. Par conséquent, cette tension est susceptible de freiner le financement de l’économie et de peser sur les perspectives de croissance.

Partie 1 : Analyse du Communiqué de Politique Monétaire – Les Deux Visages de l’Économie Guinéenne

Le communiqué de la BCRG révèle une institution naviguant dans un environnement complexe, partagée entre des succès notables sur le front de l’inflation et des signaux d’alerte, notamment sur le front de la liquidité.

1. Le Diagnostic : Une Économie à Deux Vitesses

La BCRG dresse le portrait d’une économie résiliente mais confrontée à d’importants vents contraires.

• Du côté des acquis (les points forts) :

o Une maîtrise remarquable de l’inflation : C’est le succès majeur mis en avant. Ramener l’inflation annuelle à 2,5 % est une performance significative. De plus, le fait que l’inflation sous-jacente redevienne positive (+0,5 %) suggère que la pression déflationniste de fond s’estompe, sans pour autant créer de surchauffe.

o Une croissance robuste : Une croissance du PIB réel de 6,5 % au premier trimestre 2025 est très solide, d’autant plus qu’elle survient dans un contexte mondial morose. Cela indique que le moteur interne de l’économie, vraisemblablement tiré par le secteur minier, reste puissant.

o Un assainissement budgétaire notable : Le basculement d’un déficit budgétaire (-1,6 % du PIB) vers un excédent (+0,2 % du PIB) témoigne d’une discipline rigoureuse. Cette dernière soutient la politique monétaire en limitant le besoin de financement monétaire du déficit.

• Du côté des défis (les points de vigilance) :

o Des tensions sur les réserves de change : Bien que les réserves internationales brutes aient connu une hausse trimestrielle, leur baisse de 11 % sur un an constitue un signal d’alerte. En effet, la BCRG doit puiser dans ses réserves pour stabiliser le franc guinéen.

o Une pression continue sur le Franc Guinéen (GNF) : Si la dépréciation annuelle reste modérée (1,2 % face au dollar), elle n’en demeure pas moins le symptôme d’une « fuite vers la qualité » (le dollar), reflétant une méfiance latente des agents économiques.

o Des risques futurs significatifs : La BCRG identifie avec lucidité les menaces à venir : tensions géopolitiques, volatilité de la demande chinoise, mais surtout les risques internes (retard de la campagne agricole, incertitudes minières et électorales), qui sont tous de nature à alimenter l’inflation future.

2. L’Arbitrage de la BCRG : La Prudence comme Maître-Mot

Face à ce tableau contrasté, la décision de maintenir les taux directeurs inchangés (taux directeur à 10,25 % et réserves obligatoires à 12,25 %) relève d’un arbitrage délicat mais cohérent.

• Pourquoi ne pas baisser les taux ? Malgré la faible inflation actuelle, les risques inflationnistes futurs et la pression sur le GNF interdisaient tout relâchement. En effet, une baisse des taux aurait pu accentuer la fuite vers le dollar et relancer l’inflation.

• Pourquoi ne pas monter les taux ? Une hausse aurait été contre-productive. Elle aurait risqué d’étouffer une croissance économique déjà menacée par le ralentissement mondial. D’ailleurs, avec une inflation à 2,5 %, un taux directeur à 10,25 % est déjà fortement restrictif, se traduisant par un taux d’intérêt réel très positif (+7,75 %) qui pèse lourdement sur le coût du crédit.

Partie 2 : Le Paradoxe Central – L’Assèchement de la Liquidité Bancaire

Le communiqué contient une affirmation cruciale, qui met en lumière le paradoxe central de la situation économique guinéenne :

« La liquidité du système bancaire s’est chiffrée à GNF 10 184,58 milliards, soit une augmentation de 16,8 % par rapport à fin décembre 2024, mais en baisse de 29,3 % sur un an, en raison de la diminution des dépôts et des encaisses des banques commerciales à la Banque Centrale. »

Cette chute de près de 30 % de la liquidité bancaire sur un an est un phénomène majeur et alarmant.

1. Le Constat : Un Paradoxe Monétaire flagrant

Le paradoxe est le suivant : la masse monétaire (M2) au sens large augmente de 15,7 % sur un an, tandis que la liquidité des banques – c’est-à-dire l’argent immédiatement disponible pour les prêts et les opérations interbancaires – s’effondre.

Autrement dit, bien que de la monnaie soit créée dans l’économie (principalement via les entrées de devises), elle ne parvient pas à irriguer le système bancaire. Elle semble être « aspirée » ou « stérilisée » en amont.

2. Les Causes Probables de cet Assèchement

Plusieurs facteurs, souvent combinés, expliquent cette situation :

• L’action de stérilisation de la BCRG : Pour défendre le GNF et éviter que les entrées de devises ne génèrent une inflation galopante, la BCRG « éponge » l’excès de liquidité en francs guinéens. Le maintien du coefficient des réserves obligatoires à un niveau très élevé (12,25 %) est le principal outil de cette stérilisation structurelle. Concrètement, pour 100 GNF déposés, une banque doit en bloquer 12,25 à la BCRG, ce qui réduit d’autant sa capacité de prêt.

• L’impact de la politique budgétaire : L’excédent budgétaire a un effet mécanique. En effet, lorsque l’État collecte plus d’impôts qu’il ne dépense, il retire de l’argent du circuit des banques commerciales pour le placer sur son compte à la Banque Centrale. C’est un effet d’éviction monétaire qui assèche la liquidité interbancaire.

• La « dollarisation » de l’économie : La « fuite vers la qualité » mentionnée dans le rapport se traduit par une conversion des GNF en dollars. Ces devises sont ensuite conservées en dehors du système bancaire guinéen (en cash ou à l’étranger), ce qui réduit les dépôts en monnaie locale et, par ricochet, la liquidité des banques.

• Un ralentissement de la collecte des dépôts : Comme l’évoque le communiqué, si la confiance des agents économiques est faible, ceux-ci peuvent préférer la thésaurisation ou l’investissement informel, ce qui freine la progression des dépôts bancaires.

3. Les Conséquences Néfastes de ce Manque de Liquidité

Un tel assèchement n’est pas sans graves conséquences :

• Un resserrement drastique des conditions de crédit : En dépit de taux directeurs stables, les banques en manque de liquidité deviennent frileuses pour prêter. Elles durcissent leurs conditions d’octroi de crédit et augmentent les taux d’intérêt appliqués aux clients.

• Un frein à l’investissement privé : Par conséquent, les entreprises, en particulier les PME, peinent à trouver des financements, ce qui entrave l’investissement, la croissance potentielle et la création d’emplois.

• Des tensions accrues sur le marché interbancaire : Les banques en déficit de liquidité sont contraintes d’emprunter à des taux très élevés auprès de leurs consœurs, ce qui fragilise l’ensemble du système financier.

• Une contradiction avec les objectifs de croissance : En définitive, il existe une tension flagrante entre l’objectif affiché de soutenir une croissance de plus de 6 % et le maintien d’une liquidité bancaire aussi faible. L’économie ne peut pas être financée correctement dans ces conditions.

L’analyse de la politique monétaire guinéenne révèle un dilemme de politique économique majeur. Si la BCRG a obtenu des résultats probants, ces succès s’accompagnent d’une fragilisation du secteur financier, créant une tension entre la stabilité à court terme et la capacité de financement à long terme.

1. Une stabilisation au prix d’un resserrement financier : Les instruments utilisés pour stabiliser les prix et le change (réserves obligatoires élevées, assainissement budgétaire) ont pour effet secondaire de drainer la liquidité du système bancaire. Ainsi, la croissance de la masse monétaire ne se traduit pas par une plus grande capacité de prêt, révélant une déconnexion dans les canaux de transmission de la politique monétaire.

2. Un risque pour la diversification économique : La croissance actuelle, bien que robuste, semble tirée par des secteurs (comme les mines) peu dépendants du crédit local. Or, la faible liquidité bancaire constitue un obstacle majeur au financement des PME et à la diversification de l’économie, rendant la croissance future plus vulnérable.

3. Un arbitrage politique en mutation : La situation actuelle suggère que le principal arbitrage pour la BCRG n’est plus seulement entre inflation et croissance, mais désormais entre la stabilité macroéconomique et la santé du système financier.

En définitive, le défi majeur pour les autorités monétaires et budgétaires guinéennes est d’ajuster leur cocktail de politiques (policy-mix). Il leur appartient de trouver un juste équilibre permettant de préserver les acquis en matière de stabilité, tout en allégeant les contraintes de liquidité qui pèsent sur le système bancaire. Cet ajustement est crucial pour garantir que la croissance économique actuelle devienne durable, inclusive et soutenue par un secteur financier national pleinement fonctionnel.

Mohamed CAMARA

Economiste Consultant

Associé Gérant chez MOCAM CONSULTING