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Seydou Cissé, Directeur général de l’AGEE : « Nous alignons nos procédures d’évaluation environnementale et sociale sur les normes les plus strictes »

En Guinée, la culture de l’évaluation environnementale et sociale des projets s’impose progressivement dans les pratiques. De plus en plus d’investisseurs se mettent aux normes. Un changement de paradigme devenu possible sous l’effet notamment de l’Agence Guinéenne d’Évaluation Environnementale qui alterne application de la législation, sensibilisation et mesures coercitives. « Beaucoup voyaient l’évaluation environnementale comme un fardeau. Mais ils se rendent compte avec tout ce qui se passe souvent dans les zones d’exploitation que c’est dans leur intérêt de faire l’évaluation environnementale. Parce qu’elle permet d’identifier les parties prenantes, d’instaurer le dialogue et d’anticiper les conflits », explique son Directeur général Seydou Cissé.

Dans cette interview exclusive à paraître très bientôt dans le magazine Émergence, le manager revient sur les réformes engagées qui accélèrent la montée en puissance de l’Agence, les résultats déjà enregistrés et les défis qui restent à relever. Il évoque également les perspectives prometteuses qui s’ouvrent à la Guinée en matière d’évaluation environnementale et sociale, à l’heure où le pays entre de plein pied dans une nouvelle phase de son développement minier.

Émergence Mag : Bonjour monsieur le Directeur général. Merci de recevoir le magazine Émergence ce jour dans le cadre de cette interview. En mai 2025, vous avez bénéficié de la confiance du Chef de l’État qui vous a nommé Directeur général de l’Agence Guinéenne d’évaluation environnementale. Pour commencer, qu’est ce que l’AGEE ? Quels sont ses domaines d’intervention ?

Seydou Cissé : Je voudrais d’abord remercier le magazine Émergence pour nous donner cette opportunité de parler de l’Agence Guinéenne d’Évaluation Environnementale.

Tout d’abord, je voudrais remercier monsieur le Président de la République, son Excellence Mamadi Doumbouya, le ministre de l’Environnement et du Développement Durable Monsieur Fassou Théa pour la confiance portée en ma personne.

Alors l’Agence Guinéenne d’Évaluation Environnementale est une direction générale placée sous la tutelle du Ministère de l’Environnement et du Développement Durable qui est chargé de mettre en vigueur la politique du gouvernement concernant les questions d’évaluation environnementale.

C’est une agence qui est érigée en EPA depuis juillet 2023 par un décret présidentiel. Elle est placée sous la tutelle technique du ministère de l’Environnement et du Développement Durable et la tutelle financière du ministère de l’Économie, des Finances et du Budget.

Depuis votre prise de fonction, quelles sont les principales réformes engagées au sein de l’agence pour améliorer son efficacité et la transparence des évaluations environnementales ?

Nous avons engagé beaucoup de réformes et poursuivi celles qui étaient en cours. On peut catégoriser ces réformes sous trois volets.

Il y a d’abord le volet règlementaire où nous sommes en train de renforcer les textes pour donner plus de force aux évaluations environnementales, mais aussi renforcer les capacités opérationnelles de l’agence.

A ce niveau, le premier document, c’est le décret de création qui définit aussi son fonctionnement. Mais nous travaillons sur la base de la procédure administrative d’évaluation environnementale. Et cette procédure est aujourd’hui un Arrêté. Donc nous avons entamé la révision de la procédure pour l’ériger en décret. Au cours de cette révision, nous envisageons aussi d’aligner la procédure sur les normes les plus strictes en matière de gestion environnementale et sociale.

A côté de cela, nous avons élaboré un certain nombre de textes règlementaires qui faisaient défaut dans le cadre législatif guinéen.

Nous avons notamment élaboré un projet d’Arrêté pour permettre la prise en compte des questions de perte en biodiversité lors des développements de projet, un projet de décret sur la prise en compte des compensations des personnes affectées par les projets de développement. Tous ces projets sont aujourd’hui arrivés à maturité et attendent maintenant l’approbation finale du gouvernement.

Lorsque nous venons au niveau opérationnel, l’agence a bénéficié de l’accompagnement des partenaires techniques et financiers dont la Banque mondiale qui nous a permis de nous doter de matériels logistiques pour nous faciliter les missions de terrain.

Cela fait qu’aujourd’hui l’Agence Guinéenne d’Évaluation Environnementale est très visible sur le terrain. Dans le passé nous n’avons pas eu cette opportunité. On était à la merci des promoteurs.

A la merci des promoteurs ? Pouvez-vous être plus explicite ?

Vous savez, l’agence fonctionne sur le principe du pollueur-payeur. Ce sont les promoteurs qui mettaient à disposition les moyens permettre à nos équipes de se déployer sur le terrain. Donc vous comprenez que quand la situation est comme ça, le promoteur qui n’avait pas la bonne volonté faisait tout pour faire trainer les missions de l’agence.

Aujourd’hui nous avons quinze auditeurs certifiés sur les questions environnementale et sociales.

Le troisième volet, c’est le renforcement de capacités. Nous avons constaté dès notre arrivée que la loi consacrait un audit environnemental et social pour tous les projets de « catégorie A » tous les trois ans après l’approbation du premier rapport d’étude d’impact environnemental et social. Pour les projets de « catégorie B », cet audit était exigé chaque cinq ans.

Toutefois on avait une équipe d’audit sur place mais les membres n’avaient pas été formés en tant qu’auditeurs. Alors nous avons engagé des consultants qui ont formé l’équipe et aujourd’hui nous avons quinze auditeurs certifiés sur les questions environnementale et sociales. Nous avons aussi fourni des équipements bureautiques au personnel pour faciliter le traitement des dossiers. Parce que qui parle d’évaluation environnementale parle de centaines de pages de documents. Nous avons doté nos équipes d’outils informatiques et bureautiques pour permettre de faciliter le travail.

Ces auditeurs sont-ils tous des Guinéens ?

Absolument ! Ils sont tous des Guinéens, cadres principalement du ministère de l’Environnement et du Développement Durable, répartis entre plusieurs directions du ministère. Le formateur était un expatrié. Mais pour l’essentiel, ils sont tous Guinéens.

Des investisseurs dénoncent régulièrement une procédure administrative complexe et lente quand il s’agit des demandes relatives à l’évaluation environnementale et sociale en Guinée. Comment l’AGEE travaille-t-elle à simplifier les procédures sans contourner les exigences environnementales ?

Alors c’est une question très intéressante. Vous avez certainement entendu parler des échos, beaucoup de promoteurs de projets qui se plaignent de la lenteur des procédures administratives. En fait il y a à la fois une incompréhension à un certain niveau et une part de vérité.

Vous savez, l’évaluation environnementale, c’est mener une étude de la situation environnementale sur un terrain où vous voulez développer un projet.

Généralement cette étude prend généralement du temps parce qu’il faut récolter les données de terrain, les analyser, les interpréter, analyser les options par rapport au projet. Donc cela prend du temps qui ne dépend pas nécessairement de nous. Parce que le promoteur recrute un cabinet indépendant pour réaliser ces études.

Ce que l’Agence Guinéenne d’Évaluation Environnementale fait maintenant pour alléger tout le processus, c’est d’aller à la digitalisation.

Maintenant, il y a aussi des lenteurs dans la procédure que nous encadrons parce qu’elle est administrative. Il y a beaucoup de courriers qui sont entre nous, le département et les promoteurs. Ce circuit prend beaucoup de temps. Il y a aussi le circuit entre nous, le promoteur et notre compte logé à la Banque Centrale. Ce processus prend aussi du temps.

Monsieur le Directeur général, qu’est-ce qui est fait pour simplifier ces procédures ?

Ce que l’Agence Guinéenne d’Évaluation Environnementale fait maintenant pour alléger tout ce processus, c’est d’aller à la digitalisation.  A date, nous avons validé les termes de référence du projet de digitalisation. Nous avons travaillé avec les services de l’administration pour nous accompagner sur ce projet.

L’Agence Nationale de Digitalisation de l’État (ANDE) a déjà commencé la conception de la plateforme publique qui donnera accès au public pour soumettre leur demande et suivre aussi l’évolution des dossiers.

A côté de l’ANDE, il y a un prestataire privé qui sera recruté pour élaborer le processus à l’interne. Ce qui va nous permettre de faire tous ces traitements de dossiers à l’interne, mais aussi de donner la possibilité au public de pouvoir réagir sur les projets à distance sans pour autant se déplacer comme nous le faisons actuellement.

Je précise qu’en ce qui concerne la procédure actuelle, lorsque l’AGEE est saisie par rapport à un projet, nous réunissons un comité de 23 membres. Ce comité est composé de représentants des différents départements sectoriels. Ils examinent le projet et se prononcent sur sa faisabilité, définissent aussi les conditions de réalisation de l’étude. Donc le promoteur doit réaliser l’étude sur la base de ces termes de référence validés par ce comité.

Lorsque nous recevons le rapport d’étude d’impact environnemental et social, nous réunissons le même comité pour l’examiner, le valider ou le rejeter. C’est une fois que le rapport est validé que nous le soumettons à l’autorité pour l’obtention du quitus environnemental.

La Guinée connaît une forte accélération des investissements dans les mines, les infrastructures et l’industrie. Comment l’AGEE accompagne-t-elle cette dynamique tout en veillant au respect des normes environnementales ?

Ce que vous dites est une réalité crue. A l’AGEE nous avons constaté cette attractivité du pays par rapports aux investissements. Aujourd’hui, nous recevons beaucoup plus de rapports d’études d’impact que nous ne recevions dans le passé.

Pour faire face à la situation, nous avons envisagé d’élargir notre comité technique d’analyse environnementale.

Le comité a l’initial, était un seul comité. C’est le seul comité qui examinait les rapports. Ce qui fait que ne pouvions tenir que deux examens dans la semaine. Maintenant nous sommes en train de l’élargir pour passer à trois comités.

Ce qui veut dire que nous aurons même la possibilité d’évaluer jusqu’à six rapports dans la semaine. On augmente la cadence. Les ressources sont mises à disposition, nous avons contacté les services techniques de l’administration pour qu’ils nous soumettent une liste de candidats qui vont composer ces comités.

Dans les jours à venir nous allons organiser la formation de ces comités, tant avec les ressources internes qu’avec celles externes qui nous accompagnent dans ce processus.

L’autre volet, comme je l’ai dit, nous avons bénéficié d’un accompagnement de la Banque mondiale qui fait qu’aujourd’hui nous avons la capacité de nous déployer rapidement sur le terrain et à l’intérieur du pays. Allant dans ce sens, nous avons mis en place des antennes régionales. Nous avons des antennes régionales dans chacune des régions administratives de la Guinée qui représentent l’AGEE. A côté de ces antennes, l’AGEE s’appuie aussi sur les services préfectoraux. Au niveau de chaque préfecture de la République de Guinée, il y a ce qu’on appelle le comité préfectoral de suivi environnemental et social.

C’est un comité que nous avons formé et qui nous permet de faire le suivi de proximité des projets. Ce comité aussi est déjà opérationnel dans plusieurs localités. Dans d’autres, nous sommes en phase de mobilisation des ressources pour les rendre opérationnels.

Dans le secteur minier, quelles sont aujourd’hui les principales préoccupations environnementales de l’AGEE : Est-ce que le menace sur la qualité des eaux, la déforestation, les déchets ou la réhabilitation des sites ?

L’AGEE a la possibilité de revenir sur les sites, vérifier l’effectivité et l’efficacité des mesures

Tous ces éléments constituent des défis. Pour développer un projet, il faut porter atteinte à l’écosystème. Les rapports d’étude d’impact environnemental ont pour objectif d’anticiper ces impacts, de définir les voies et les moyens qu’il faut pour premièrement éviter, pour réduire les impacts si on ne peut pas les éviter et compenser ces impacts partout où on ne peut pas les réduire. Ce sont les principes qui sont utilisés pour l’élaboration des rapports d’étude d’impact et les plans de gestion environnementale et sociale qui accompagne les projets.
Maintenant dans la réalité, il peut se trouver que les mesures qu’on a anticipées ne soient pas fonctionnel à 100%.

Aujourd’hui, l’AGEE a la possibilité de revenir sur les sites, vérifier l’effectivité et l’efficacité des mesures. Lorsque nous détectons que les mesures ne sont pas efficaces, nous demandons au promoteur de nous soumettre un plan adaptatif qui permet de corriger la situation sur le terrain. Mais aussi de s’inscrire dans cette amélioration continue par rapport aux mesures proposées.
Nous avons identifié à des endroits un manque de textes règlementaires qui faciliteraient ce travail. Un des exemples, c’est le Plan de réhabilitation et de restauration des sites. Vous verrez que dans nos textes de lois comme le Code de l’environnement et le Code minier et même la Procédure administrative d’évaluation environnementale, il est exigé un Plan de réhabilitation et de fermeture des sites. Mais il n’y a pas un texte d’application qui explique comment ce processus doit être fait et comment il doit être encadré.

Nous avons au cours de l’année passée effectué des audits qui nous ont amenés à tirer la conclusion qu’il faut améliorer le texte règlementaire pour élaborer une Directive nationale sur la réhabilitation qui va donner les détails, ligne par ligne, de ce qui est attendu de ces plans et de leur mise en œuvre. C’est un défi.

L’élaboration de ce texte d’application est à quel stade ?

Nous avons déjà recruté le consultant qui est chargé d’élaborer ce document. Il a déjà commencé les enquêtes de terrain. Ces enquêtes sont menées auprès des services techniques. Le ministère des mines, le ministère des Infrastructures, le ministère de l’Industrie sont en premier plan. Nous espérons valider ce document d’ici la fin de l’année pour qu’il entre en vigueur en début 2027.

Nous envisageons déjà que ce document va imposer ce qu’on appelle la réhabilitation progressive. Beaucoup de projets commencent l’exploitation jusqu’à la fin de la mine sans faire la réhabilitation. Ce document exigera aux projets de commencer à faire la réhabilitation sur chaque portion de leur mine dégradée. Ils auront l’obligation de mettre un revêtement végétal qui permette de stabiliser le sol, d’éviter les poussières et aussi d’éviter l’établissement des espèces végétales invasives qui peuvent causer beaucoup de dégâts.

A lire l’intégralité dans Emergence Mag à paraître en octobre.

Interview réalisée par Samuel Camara et Mohamed Zaka Doumbouya