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Projet de  nouvelle constitution  : vers une révolution des droits des travailleurs.(Mohamed Camara)

« L’État crée les conditions nécessaires à l’exercice de ce droit. Nul ne peut être lésé dans son travail en raison de son sexe, de son ethnie, de ses opinions ou de toutes autres formes de discrimination énumérées à l’article 7. Toute personne a droit à une rémunération juste et équitable. Tout travailleur a le droit de fonder avec d’autres travail-leurs un syndicat ou d’y adhérer aux fins de la défense de leurs intérêts, dans les conditions définies par la loi. Il a le droit de participer, par l’intermédiaire de ses délé-gués, à la détermination des conditions de travail. Le droit de grève est reconnu et garanti. Il s’exerce dans les conditions prévues par la loi. Il ne peut, en aucun cas, entraver la liberté de travail et de circulation d’autrui. Toutes les formes d’esclavage et de travail forcé sont proscrites. » Article 23: Toute personne a droit à un travail décent.

Le projet de nouvelle constitution guinéenne inaugure une ère nouvelle dans l’histoire sociale du pays en consacrant des droits du travail ambitieux et modernes qui placent la Guinée à l’avant-garde du constitutionnalisme social africain. Cette évolution majeure témoigne d’une prise de conscience politique de l’importance cruciale du travail décent dans la construction d’une société juste et prospère.

L’article sus cité, véritable charte des droits des travailleurs, établit un cadre juridique révolutionnaire qui transforme radicalement les relations de travail en Guinée. En constitutionnalisant le droit au travail, le droit syndical, le droit de grève et l’interdiction de toutes les formes d’exploitation, le constituant guinéen fait le choix d’une économie sociale de marché qui concilie efficacité économique et justice sociale.

L’approche adoptée par le projet de constitution dépasse la simple reconnaissance de droits individuels pour embrasser une vision systémique du monde du travail qui intègre les dimensions collective, sociale et économique. Cette vision holistique devrait permettre de construire un marché du travail plus équitable, plus inclusif et plus productif, capable de soutenir le développement économique durable du pays.

1- Le droit au travail : un droit fondamental constitutionnalisé.

a- L’obligation étatique de création d’emplois
L’article 23 du projet de constitution pose un principe révolutionnaire en déclarant que « l’État crée les conditions nécessaires à l’exercice » du droit au travail. Cette formulation va bien au-delà d’une simple reconnaissance passive du droit au travail pour imposer à l’État une obligation positive de création des conditions favorables à l’emploi. Cette disposition constitue une innovation majeure dans le constitutionnalisme africain où les droits économiques sont souvent proclamés sans obligations correspondantes pour les pouvoirs publics.
Cette obligation constitutionnelle de création d’emplois transformera fondamentalement les politiques économiques guinéennes en imposant aux gouvernements successifs de placer l’emploi au cœur de leurs stratégies de développement. Elle créera également un droit opposable qui permettra aux citoyens et aux organisations syndicales de contester devant les tribunaux les politiques publiques qui ne prennent pas suffisamment en compte l’objectif de création d’emplois.
L’impact de cette disposition sur les politiques macroéconomiques sera considérable. Elle obligera l’État à évaluer toutes ses décisions économiques à l’aune de leur impact sur l’emploi et à privilégier les investissements créateurs d’emplois durables. Cette orientation devrait favoriser le développement de secteurs intensifs en main-d’œuvre comme l’agriculture, l’artisanat, les services et les industries de transformation.

b- La lutte contre les discriminations au travail
Le projet de constitution établit un principe fondamental de non-discrimination dans l’accès à l’emploi en stipulant que « nul ne peut être lésé dans son travail en raison du sexe, de son ethnie, de ses opinions ou de toutes autres formes de discrimination énumérées à l’article 7 ». Cette disposition constitue une avancée majeure vers l’égalité des chances dans le monde du travail guinéen, traditionnellement marqué par des inégalités de genre, ethniques et régionales.
La constitutionnalisation de ce principe de non-discrimination créera des obligations juridiques contraignantes pour tous les employeurs, publics et privés, et ouvrira la voie à des recours effectifs pour les victimes de discrimination. Cette évolution devrait particulièrement bénéficier aux femmes qui représentent encore une part minoritaire de l’emploi formel malgré leur contribution majeure à l’économie nationale.

c- Le droit à une rémunération juste et équitable
L’article 23 consacre le droit de tout travailleur à « une rémunération juste et équitable », principe fondamental qui transformera les relations salariales en Guinée. Cette disposition constitutionnelle créera une obligation pour l’État de fixer un salaire minimum décent et d’assurer son respect effectif par tous les employeurs.
Cette constitutionnalisation du droit à une rémunération équitable devrait conduire à une revalorisation significative du salaire minimum guinéen, actuellement insuffisant pour garantir un niveau de vie décent aux travailleurs et à leurs familles. Elle imposera également aux pouvoirs publics de mettre en place des mécanismes de contrôle et de sanction pour lutter contre les pratiques de sous-rémunération qui affectent encore de nombreux secteurs de l’économie.

2- Les droits collectifs : syndicalisme et négociation.

a- La liberté syndicale constitutionnellement garantie
Le projet de constitution consacre de manière explicite le droit des travailleurs de « fonder avec d’autres travailleurs un syndicat ou d’y adhérer aux fins de la défense de leurs intérêts ». Cette reconnaissance constitutionnelle de la liberté syndicale place la Guinée en conformité avec les conventions fondamentales de l’Organisation internationale du travail et renforce significativement les droits collectifs des travailleurs.
Cette constitutionnalisation de la liberté syndicale aura des répercussions majeures sur l’organisation du mouvement syndical guinéen en garantissant son indépendance vis-à-vis des pouvoirs publics et des employeurs. Elle protégera les syndicalistes contre les persécutions et les discriminations, créant ainsi un environnement favorable au développement d’un syndicalisme fort et représentatif.
b- Le droit de grève : un droit constitutionnel encadré
L’article 23 reconnaît et garantit le droit de grève tout en précisant qu’il « s’exerce dans les conditions prévues par la loi ». Cette formulation équilibrée témoigne d’une approche moderne du droit de grève qui concilie la protection des droits des travailleurs avec les exigences de continuité du service public et de fonctionnement de l’économie.
La constitutionnalisation du droit de grève constitue une avancée majeure pour les travailleurs guinéens qui disposent désormais d’un moyen de pression légal et légitime pour faire valoir leurs revendications. Cette reconnaissance constitutionnelle protégera les grévistes contre les sanctions abusives et garantira l’exercice pacifique de ce droit fondamental.
cLa négociation collective et le dialogue social
Bien que non explicitement mentionnée dans l’article 23, la reconnaissance de la liberté syndicale et du droit de grève implique nécessairement la consécration du droit à la négociation collective. Cette évolution devrait conduire au développement de conventions collectives sectorielles qui amélioreront les conditions de travail au-delà des minima légaux.
Le développement de la négociation collective aura un impact positif majeur sur la productivité et la compétitivité de l’économie guinéenne en favorisant la coopération entre employeurs et salariés. Les études économiques démontrent que les entreprises qui pratiquent le dialogue social obtiennent généralement de meilleurs résultats en termes de productivité, de qualité et d’innovation.

3- La protection contre l’exploitation et le travail forcé.

a- L’interdiction absolue de l’esclavage et du travail forcé
L’article 23 proclame de manière catégorique que « toutes les formes d’esclavage et de travail forcé sont proscrites ». Cette disposition, bien qu’elle puisse paraître évidente dans le contexte contemporain, revêt une importance particulière en Afrique de l’Ouest où persistent encore des pratiques d’exploitation du travail, notamment dans les secteurs informels et l’économie rurale.
Cette interdiction constitutionnelle créera des obligations renforcées pour l’État guinéen en matière de lutte contre la traite des êtres humains et l’exploitation du travail des enfants. Elle imposera aux pouvoirs publics de mettre en place des mécanismes efficaces de prévention, de détection et de répression de ces pratiques inacceptables.
bLa Détermination des Conditions de Travail
Le projet de constitution prévoit que « le droit de grève est reconnu et garanti, il s’exerce dans les conditions prévues par la loi » et que l’État détermine « les conditions de travail ». Cette disposition créera une obligation constitutionnelle pour les pouvoirs publics d’établir un cadre réglementaire complet et protecteur des conditions de travail.
Cette réglementation devra couvrir tous les aspects des conditions de travail : durée du travail, repos hebdomadaire, congés payés, hygiène et sécurité au travail, protection de la maternité, formation professionnelle. L’élaboration de ce cadre réglementaire devra se faire en concertation avec les partenaires sociaux pour garantir son acceptabilité et son efficacité.

4- Les avantages pour les travailleurs guinéens
a- Amélioration immédiate des conditions d’emploi
L’adoption du projet de constitution aura des répercussions immédiates et tangibles sur les conditions d’emploi des travailleurs guinéens. La constitutionnalisation des droits du travail créera un effet d’entraînement qui bénéficiera à tous les secteurs de l’économie, y compris l’économie informelle qui emploie encore la majorité de la population active.

b- Renforcement de la protection sociale
La constitutionnalisation des droits du travail s’accompagnera nécessairement d’un renforcement de la protection sociale des travailleurs. L’obligation constitutionnelle de garantir une rémunération juste et équitable implique la mise en place d’un système de protection sociale qui couvre les risques liés au travail : accidents du travail, maladies professionnelles, chômage, retraite.

c- Promotion de l’égalité des genres au travail
La constitutionnalisation de l’interdiction des discriminations de genre dans l’emploi transformera la situation des femmes sur le marché du travail guinéen. Cette évolution devrait conduire à une augmentation significative du taux d’activité féminine et à une réduction des écarts de rémunération entre hommes et femmes.

5- Conseils pratiques pour une mise en œuvre réussie
a- Réforme du code du travail et de la législation sociale
La mise en œuvre effective des dispositions constitutionnelles relatives au travail nécessite une refonte complète du code du travail guinéen pour le mettre en conformité avec les nouvelles exigences constitutionnelles. Cette réforme devra être conduite en concertation étroite avec les partenaires sociaux pour garantir son acceptabilité et son efficacité.
bRenforcement de l’inspection du travail
La mise en œuvre effective des droits constitutionnels du travail nécessite un renforcement significatif de l’inspection du travail, actuellement insuffisamment dotée en moyens humains et matériels. Il est recommandé de doubler le nombre d’inspecteurs du travail dans les cinq années suivant l’adoption de la constitution et de les doter des moyens nécessaires pour exercer efficacement leurs missions.
c- Développement du dialogue social
La réussite de la mise en œuvre des droits constitutionnels du travail dépend largement de la qualité du dialogue social entre les pouvoirs publics, les employeurs et les syndicats. Il est recommandé de créer un conseil national du dialogue social chargé de faciliter les négociations et de prévenir les conflits sociaux.
d- Création d’un observatoire national de l’emploi
La mise en œuvre des politiques d’emploi nécessite une connaissance précise et actualisée de la situation du marché du travail. Il est recommandé de créer un observatoire national de l’emploi chargé de collecter, analyser et diffuser les données sur l’emploi, le chômage et les conditions de travail.

Conclusion
Le projet de nouvelle constitution guinéenne dessine les contours d’un modèle social révolutionnaire qui place les droits des travailleurs au cœur du projet de société nationale. Cette vision progressiste, si elle est mise en œuvre avec détermination et méthode, transformera profondément les relations de travail en Guinée et contribuera à construire une économie plus juste et plus prospère. L’inscription constitutionnelle de ces droits fondamentaux témoigne d’une maturité politique remarquable et d’une compréhension approfondie des enjeux du développement social et économique contemporain.
L’adoption de cette constitution marquera une étape historique dans la construction de l’État social guinéen et placera le pays parmi les nations africaines les plus avancées en matière de protection des droits du travail. Cette évolution constitutionnelle, conjuguée aux richesses naturelles du pays et au dynamisme de sa population, offre des perspectives exceptionnelles de développement économique et social. La Guinée rejoint ainsi le mouvement des pays qui ont compris que la prospérité nationale passe nécessairement par la reconnaissance et la protection effective des droits des travailleurs, piliers essentiels de toute société démocratique et moderne.
Le succès de cette entreprise ambitieuse dépendra de la volonté politique des dirigeants, de l’engagement sincère des partenaires sociaux et de la mobilisation de tous les acteurs économiques autour de cette vision commune d’une Guinée où le travail décent constitue la voie royale vers la prospérité et la dignité pour tous. Cette transformation constitutionnelle s’inscrit dans la longue marche de l’Afrique vers un constitutionnalisme social authentique, enraciné dans les réalités du continent tout en s’inspirant des meilleures pratiques internationales. La Guinée, par cette démarche novatrice, contribue ainsi à l’émergence d’un nouveau modèle de développement africain fondé sur la justice sociale et la dignité du travail.

Mohamed camara 

Cabinet MOCAM